La religion en politique : acteurs, croyances, marchés
Responsable : Franck FREGOSI, Raphaël LIOGIER, Mohamed TOZYPositionnement général du thème de recherche
Si cette orientation prolonge d’une certaine manière, les recherches et les études réalisées auparavant au sein de l’Institut d’études politiques via l’Observatoire du religieux (créé en 1992), ce nouvel axe traduit aussi une claire volonté d’évolution des champs d’études et un effort de rationalisation des recherches et des thématiques se situant au croisement des approches quantitatives et qualitatives sur le religieux.Dans cette optique, le fait religieux est prioritairement appréhendé comme un ensemble de croyances, de représentations sociales et de dispositifs institutionnels et pratiques intervenant dans la structuration de comportements, de postures sociopolitiques et économiques, ainsi que dans la mise en scène rituelle du politique et enfin comme ressort possible de mobilisation. Ce pari disciplinaire marqué par la rupture avec le paradigme évolutionniste du dépérissement progressif de la religion conserve toute sa pertinence et le quotidien des sociétés contemporaines l’illustre nettement au travers des mutations affectant les radicalismes politico-religieux, l’activisme confessionnel des groupes minoritaires, le phénomène sectaire sans oublier une articulation de plus en plus assumée et affichée entre postures religieuses et valeurs économiques. La nécessité d’un renouvellement des études politiques et sociologiques sur le religieux semble s’imposer et le CHERPA entend y participer activement selon deux perspectives qui reflètent à la fois les incidences publiques du processus de pluralisation confessionnelle ainsi que les mutations des formes sociales de la religion. De ce point de vue, nous proposons d’étudier tant le développement des politiques publiques religieuses (Europe/Maghreb) que les nouvelles interactions entre les valeurs et les postures religieuses, et certaines valeurs et comportements économiques (religious-business/ethnic/ethic-business, orthopraxie religieuse et entreprenariat économique, finances alternatives et développement économique…).
Il est notamment important d’étudier dans quelle mesure le religieux, sous l’entrée « politiques publiques » comme sous l’entrée « croyances religieuses et postures économiques », est redevenu, en dépit de la sécularisation, un enjeu éminemment public. Ce dont témoigne l’intensification des politiques d’encadrement de l’islam, à l’échelon national comme européen, aussi bien que le déploiement des groupes religieux dans la sphère économique.
Notre ambition est donc de proposer une grille d’analyse de l’influence sociale du fait religieux, à partir d’un décryptage de la religion telle qu’elle est non seulement vécue par les acteurs sociaux (individus, groupes, communautés) mais telle qu’elle est mise en scène par les pouvoirs publics (le « croire » comme objet de politique publique). Il s’agit notamment d’étudier la façon dont, dans un contexte de mondialisation des échanges et de crise financière, de nouvelles interactions entre postures religieuses et valeurs économiques sont en train d’émerger.
Notre hypothèse de départ, appuyée sur des études sociologiques et socio-politiques, est ici celle d’un redéploiement du religieux dans des secteurs de la société où sa présence sociale avaient été auparavant remise en cause globalement par le processus transversal de sécularisation et plus directement en France via un processus volontariste de la laïcisation. Or aujourd’hui, tant les sociologues du religieux que les quelques politistes qui étudient les formes contemporaines d’expression du religieux, reconnaissent que nous assistons à des recompositions des relations entre les champs politique, religieux et économique. Le religieux, après avoir subi depuis la rive nord de la Méditerranée un processus de limitation de son assise et de sa visibilité sociale, est en passe de connaître un net redéploiement dans les sphères séculières que sont les secteurs de l’action publique et l’activité économique.
Dans ce contexte, trois orientations de recherche seront privilégiées, concernant à la fois les incidences publiques de la pluralisation confessionnelle des sociétés ainsi que les mutations des formes sociales et économiques de la religion à l’heure de la mondialisation:
1. Analyse comparée des politiques publiques religieuses Europe-Maghreb
(Gestion des lieux de culte, formation des clercs et des cadres religieux, rapports droits étatiques et droit musulman…)
On peut faire le constat, entre les deux rives de la Méditerranée, d’une convergence des politiques publiques en matière de prise en compte de la variable religieuse par delà les apparentes discontinuités institutionnelles et juridiques entre l’Europe et le Maghreb notamment en matière de valorisation institutionnelle du religieux (Etats séculiers versus Etats confessionnels) notamment en ce qui concerne le fait islamique. Quel que soit le régime institutionnel appliqué à la religion, l’action de l’Etat se déploie à travers trois registres: la gestion et/ou la surveillance des lieux de culte, la formation des clercs et l’élaboration de façon plus ou moins explicite d’un référentiel qui construit l’orthodoxie autour du principe de modération.
Par delà le cas particulier de l’islam majoritaire (dans le Sud du bassin Méditerranéen) comme minoritaire (Nord de la Méditerranée), notre champ d’investigation s’efforce de prendre en compte et d’analyser concrètement les diverses modalités d’entrée du religieux dans l’action publique tant à l’échelon étatique qu’à l’échelon local (régulation institutionnelle du religieux, gouvernance intra-religieuse, régulation locale de la diversité religieuse, cohabitation inter religieuse…).
Premières opérations de recherche programmées
- Enquête sur les imams en Europe, itinéraire migratoire, description des carrières, types de formation et des savoirs portés en partenariat avec le CCME (Rabat).
En Europe, les imams d’origine marocaine constituent une communauté de clercs très intéressante à étudier sur la longue durée. Cette communauté expatriée est passée par trois phases.
Une première phase qui correspond à une expatriation dans le cadre de circuits communautaires. Une deuxième phase qui correspond à l’amorce de nouvelles politiques publiques des Etats musulmans qui ont cherché à protéger leur communauté du prosélytisme des Etats concurrents ou des opérateurs religieux contestataires. Une dernière qui correspond à l’émergence d’une communauté de clercs issus de l’émigration. Dans cette étude notre objectif sera de rendre compte de l’évolution des profils sociologiques des imams, des rapports avec les Etats d’origine en pointant les conflits de loyauté, et de rendre compte des dynamiques d’autonomisation de l’Islam expatrié.
- Prolongement des études en cours sur les terres collectives au Maroc.
Le régime juridique des terres au Maroc se caractérise par la pluralité des statuts. Il est le fruit d’une construction faite d’ajouts, d’interactions et d’enrichissements plutôt que d’évolution et de substitution. Dans ce travail focalisé sur les terres collectives nous essayerons d’analyser cette évolution à travers le prisme d’un pragmatisme politique peu soucieux d’établir une doctrine juridique cohérente. Nous allons passer en revue les textes en question, traiter du statut des textes : dahir (DECROUX, 1967), arrêtés, circulaires et bien sûr du poids de cette dernière pour organiser les activités et donner des interprétations particulières (louer, aligner, échanger, partager, intéresser les femmes, utiliser les fonds…..) et pointer les invariants et les constantes qui justifieraient une prise en charge du passé ou au contraire sa reconsidération en fonction des enjeux du moment, lorsqu’un réglage s’impose entre les nécessités des droits acquis, les impératifs de la paix sociale et « l’intérêt général » du pays.
Partenariats envisagés:
- Conseil des Communautés Marocaines à l’Etranger (Rabat),
- UMR 7012 PRISME (Université de Strasbourg),
- Institut de recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) de Tunis projet d’enquête sociologique sur la pratique de l’islam au quotidien,
- IDEMEC (MMSH Aix en Provence) Inter collaboration sur les pèlerinages et les religions traversées.
2. Nouvelles interactions entre les pratiques économiques et les valeurs religieuses
Les relations entre religion et économie occupaient une place de choix chez certains pères fondateurs de la pensée sociologique, que ce soit sous la plume critique de Karl Marx qui pointait les responsabilités de l’idéologie religieuse comme régime d’illusion renvoyant dans un au-delà improbable l’avènement de la justice sociale, ou de façon moins abrupte sous la plume de Max WEBER qui mettait, lui, en évidence les affinités électives entre une certaine éthique protestante puritaine et l’esprit d’entreprise.
En dépit de cela, force est de constater que la dimension économique est restée néanmoins le parent pauvre de la sociologie du religieux post-weberienne.
Si la dynamique de la sécularisation a largement contribué à conférer une plus grande autonomie aux sociétés et à leurs différents secteurs d’activités, et notamment celui de l’activité économique, on peut se demander si ce constat est aujourd’hui toujours pertinent dans un contexte marqué notamment par une pluralisation religieuse renforcée, une recomposition du champ religieux et par une crise structurelle du système financier international.
On assiste, en effet, à un redéploiement des discours religieux vers la sphère économique à des fins de stigmatisation et/ou de moralisation de certaines de ses pratiques voire même de promotion de pratiques alternatives censées véhiculer une nouvelle éthique économique plus équitable (économie et finance islamiques, consommations communautaires, échange équitable…).
Dans cet axe nous entendons donc mettre l’accent sur l’étude des effets économiques des croyances et des appartenances religieuses, ne serait-ce que parce qu’elles déterminent en partie des valeurs (des priorités d’action). Cela concerne non seulement le renouveau de la finance islamique mais aussi de nombreux mouvements bouddhistes, chrétiens et juifs qui tentent de s’inscrire dans des perspectives économiques alternatives.
Au-delà de cette conjoncture qui propulse sur le devant de la scène publique la relation étroite entre économie et religion, et à l’aune de l’essor de certains courants à la fois religieusement dynamiques et économiquement entreprenants (évangélisme, pentecôtisme protestantisme, néo-salafisme, révolution conservatrice islamique…), on peut se demander si les croyances et les appartenances religieuses peuvent également permettre de mieux appréhender les comportements économiques (celui du producteur, de l’investisseur et du consommateur, dans ses choix particuliers de production, d’investissement et de consommation). On pourrait enfin se demander si le niveau de vie global peut être déterminant dans le choix d’une adhésion religieuse spécifique. Il est aussi une dimension non négligeable des rapports entre religion et économie à savoir la question de la commercialisation ou de la circulation des biens symboliques ou matériels (offrandes, objets dévotionnels, dons et legs…) à l’occasion des célébrations religieuses (pèlerinages, offices, dons…), sans oublier l’émergence « médiatique » jusque-là peu étudiée de la catégorie du « tourisme religieux ».
Le prochain Congrès de la Société Internationale de Sociologie des Religions qui se tiendra à l’Institut d’études politiques sera notamment l’occasion de mobiliser, au plan national et international, et de rassembler à Aix les chercheurs travaillant sur économie et religion, ou sur des problèmes connexes.
Premières opérations de recherche programmées
- Organisation du XXXIème congrès de la SISR à l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence, « Religion et Economie dans un monde global »
Le XXXIème Congrès de la Société Internationale de Sociologie des Religions (la plus ancienne association internationale de chercheurs en sciences sociales sur le religieux) se tiendra à l’Institut d’études politiques en juin-juillet 2011 sur le thème Religion et économie dans un monde globalisé (c’est la troisième fois seulement en 60 ans d’existence que le Congrès se déroulera en France). Cette rencontre devrait nous permettre de mobiliser les chercheurs travaillant sur l’économie et la religion et sur des problèmes connexes, afin de lancer une nouvelle dynamique susceptible de promouvoir de nouveaux travaux.
A l’initiative de Raphaël LIOGIER, l’IEP a été associé lors de la préparation dudit congrès à la définition de 10 thématiques qui seront discutées dans des « groupes de travail ». Ces thématiques correspondent aux orientations de notre programme sur « Religion et économie ». La dynamique du congrès permettra d’avancer dans nos recherches en cours et dans le cadre des recherches doctorales, soit dans le cadre de travaux de chercheurs patentés, ou dans le cadre des travaux d’une chercheuse postulante (Isabelle CHAPELLIERE). Une des vocations de ces sessions sera de travailler sur les protocoles méthodologiques à développer pour ces différents thèmes :
- Le paradigme économique du marché religieux,
- Valeurs religieuses et comportements économiques,
- Les nouveaux discours et imaginaires religieux relatifs à l’économie,
- Commercialisation des produits religieux et globalisation,
- L’économie de la mobilité religieuse,
- Adhésion religieuse, niveau de vie et parcours socio-économiques,
- Religion et développement économique,
- Religion et « alternatives financières »,
- Les religions dans l’entreprise et les religions de l’entreprise,
- La nouvelle économie du don religieux.
Partenariats envisagés:
- Institut d’Etudes Politiques et Université de Sydney
3. Les dynamiques de la mondialisation au prisme des croyances
Jusque dans les années 80 les relations entre religion et mondialisation étaient peu étudiées, quelques travaux traitaient incidemment le sujet (GODELIER 1977; MEYER, HANNAN, 1979 ; WUTHNOW, 1980; CHIROT, HALL, 1982). A partir des années 90 les chercheurs en sciences sociales (politistes, sociologues…) ont commencé à prendre en compte dans leurs travaux la dimension religieuse de la mondialisation (KEPEL, 1991; GRISWOLD, 1994; MARCUS, 1995; ROBERTSON, 1995; APPADURAI, 1996; HANNERZ, 1996; JAMESON, 1998; BERGER, 2003; HUNTINGTON, 1996; FERGUSON, 2006; SLOTERDIJK, 2006). Les études des spécialistes du religieux se sont alors multipliées, sur les phénomènes de mondialisation relatifs à des mouvements religieux particuliers, notamment sur le pentecôtisme (RANGER, 1993; COX, 1995; COLEMAN, 2000; ROBBINS, 2001), l’islam (ROY, 2004), le bouddhisme (LIOGIER, 2004), accompagnés des premières tentatives de théorisation générale (BEYER, 1994). Dès le début des années 2000, la mondialisation, et les phénomènes de « glocalisation », se sont imposées comme une des dimensions essentielles des recherches en sciences sociales du religieux, en anthropologie religieuse (CSORDAS, 2010) comme en sociologie des religions (BERGER, 1999).
La plupart des études réalisées se sont fixées sur trois types de phénomènes :
- Les formes variées prises par le radicalisme musulman ;
- Le développement, au sein même des sociétés les plus sécularisées, de groupes religieux néo-orientalistes d’origines asiatiques (néo-yogiques, hindouistes, bouddhistes), parfois syncrétiques (hybridation, ésotérisme occidental et asiatique), ou se présentant intrinsèquement et complètement comme une nouvelle révélation ;
- La croissance spectaculaire des mouvements pentecôtistes et néo-évangéliques, en particulier en Amérique latine, en Afrique sub-saharienne et dans le reste du monde.
Toutes les hypothèses explicatives avancées pour expliquer ces phénomènes, à savoir le choc des civilisations (HUNTINGTON, 1996), l’instrumentalisation politique du religieux (ROY, 2004), et enfin la dissémination du croire (HERVIEU-LEGER, 1999; DAVIE, 1996) envisagent ces phénomènes indépendamment les uns des autres, comme des épiphénomènes sociaux qui n’ont, au fond, par grand-chose à voir avec le religieux ou seulement accidentellement.
La dimension proprement religieuse du phénomène semble reléguée au second plan. Le sens et la structure même de la croyance religieuse, ou le fait même que ces phénomènes ne seraient pas possibles sans la spécificité de cette adhésion proprement religieuse sont restés le partent pauvre de l’étude sociologique du religieux.
Au travers de plusieurs rencontres scientifiques (colloques internationaux, journées d’étude…), de travaux de chercheurs et de doctorants menés au sein du CHERPA, l’idée a émergé en son sein de réévaluer le primat de l’étude des types de croyances qui se déploient dans les divers phénomènes internationaux évoqués.
Tel fut notamment le cas avec le Colloque de Lourdes (Septembre 2008) sur le développement des pélerinages organisé par le CHERPA, et le double colloque sur La croyance dans tous ses états (2008-2009), organisé à Aix-en-Provence (deux jours) et en Australie (deux jours), en association avec l’Université de Sydney (University of Sydney) et le Center for Social Inclusion (Macquarie University, Sydney).
Dans le cadre de ce nouveau quadriennal l’accent sera mis sur deux orientations précises:
- L’étude des Nouveaux Mouvements Religieux au travers du phénomène de la micro-entreprise ou de l’entrepreneur individuel du salut à partir de la multiplication des gourous fonctionnant comme des professions libérales en cabinet ; le développement de la stagiarisation, du tourisme spirituel et des formes de pèlerinage ;
- L’analyse des croyances et des valeurs religieuses en mettant l’accent sur leurs résonances dans les discours éthiques (bioéthiques en particulier) par l’analyse des déclarations et prises de position des clercs religieux dans le champ éthique (sur les questions comme le clonage, l’alimentation, la sexualité, l’environnement). Il s’agira notamment de classifier les discours tenus dans le champ religieux (par les clercs comme par les fidèles, mais aussi les discours tenus par les non-religieux sur les options éthiques supposées des religions). Les résultats seront croisés avec les enquêtes valeurs déjà disponibles, en particulier avec la dernière vague du European Values Survey qui vient d’être mis en disposition des chercheurs en 2010.
Premières opérations de recherche programmées
- Prolonger une étude sur le mouvement transhumaniste, dont les premiers résultats ont été publiés en 2010 (De l’humain. Nature et artifice, Acte Sud) et qui s’est prolongée par une recherche interdisciplinaire Animal, homme, machine impliquant plusieurs organismes et institutions et organismes de recherche (ENS Ulm, du Muséum d’Histoire Naturelle, l’Université de Montréal, IMERA) à l’initiative notamment de Raphaël LIOGIER.
La prochaine étape consiste à étudier l’évolution du mouvement transhumaniste en Europe et leur impact sur les discours éthiques contemporains ainsi que son écho dans les mouvances néo-new-age (Next Age).
- Participation à un projet australien lancé par Deakin University (Melbourne) en cours de sélection par l’Australian Research Council (ARC) qui est l’équivalent australien de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui s’intitule In the name of the father. Ce projet réunit une équipe de 4 chercheurs australiens et 1 chercheur français (Raphaël LIOGIER). Il s’agit d’un projet inter-disciplinaire qui s’est monté après le congrès de Sydney sur la croyance, relatif aux causes psychiques, psycho-sociales, sociales et politiques des adhésions religieuses extrémistes en général, et de l’extrémisme religieux dans un monde globalisé en particulier.
Rhétorique publique, représentations, action collective
Responsable : Parina HASSANALYPositionnement général du thème de recherche
Les enseignants-chercheurs du CHERPA, qui se sont regroupés sous cet axe sont issus de plusieurs disciplines (science politique, droit, sciences de l’information et de la communication, économie, littérature). Ils étudient les mises en mots et en normes des représentations politiques, expertes et techniques des problèmes publics à destination des décideurs comme des usagers et des citoyens. Ils tentent ainsi de dégager les nouvelles formes de rhétorique publique néo-managériale qui construisent ces représentations et sont partie prenante de l’action publique. Nous nous proposons aussi de caractériser leurs modes de diffusion à l’usage de la société civile et des professionnels et leurs effets sur les publics et tout particulièrement sur l’acceptation des dispositifs publics ou techniques innovants. Nous analysons les régimes de justification et de légitimation mobilisés par les acteurs dans les dispositifs de participation, de concertation et d’action coopérative.
1. Thématique centrale
Il s’agit de se focaliser sur les manières dont se constituent et agissent les représentations sociales, politiques, langagières et les images mentales de la réalité que se font les acteurs d’un problème. Cette interrogation sur les représentations touche à un enjeu central de l’action publique : celui de la fonction de ces images du réel (MULLER, 2002 ; HALL, 1993) à la base des dispositifs, des instruments et des procédures mis en place pour donner forme concrète à l’action publique (LASCOUMES et LE GALES, 2004). Il s’agit de voir comment ces représentations sont construites et intégrées dans de nouvelles normes juridiques, politiques, déontologiques, techniques ou sociétales de gouvernance et de décrire finement les transactions, les négociations et les transferts d’un secteur à l’autre, voire l’hybridation de ces normes contraignantes ou indicatives. Comment deviennent-elles éléments de sens et d’orientation ? La question est de savoir comment ces représentations sont incorporées, mises en scène et déclinées pour rendre acceptables les cadres normatifs et politiques de l’action, autant auprès de ceux qui les mettent en œuvre qu’auprès des publics auxquels elles s’appliquent.
Notre hypothèse centrale est la suivante. Les représentations que s’en font ceux qui mettent en œuvre une action publique ou dans un champ professionnel participent directement à la régulation de l’action en train de se faire (CHEVALLIER, 2001 et 2004 ; J.-D. REYNAUD, 1989, 1995) au même titre que les outils rhétoriques mobilisés pour la dire (BOLTANSKI et THEVENOT, 1991; BUTLER 2002; GIDDENS, 1987). Cette régulation est directement impactée par les représentations que s’en font ceux qui la mettent en œuvre et par les outils rhétoriques qu’ils mobilisent pour les formuler (HARIMAN, 1994). Le travail de mise en forme linguistique et rhétorique qu’ils opèrent contribue à rendre acceptables et à faire partager par les publics la croyance en la validité des procédures adoptées. Cette régulation par les mots opère depuis la phase de prospective jusqu’à celle de l’évaluation. Le produit des échanges entre acteurs qui l’assurent consiste en des objets symboliques multiples comme des conventions, des normes de compromis, des images, des discours. Ils sont mobilisés, par les « experts » et les professionnels du champ considéré pour obtenir l’assentiment des publics concernés par la mise en œuvre de l’action et ainsi construire la légitimité de celle-ci tout en permettant à ceux qui la conduisent d’exercer leur leadership.
Ces objets symboliques produits dans l’action mobilisent, heurtent, provoquent le conflit, la médiation, le recours à l’expertise, etc. (LIVET, 1994). Ils sont d’autant plus importants à analyser qu’ils concourent à la régulation de l’action collective, celle-ci n’allant pas de soi, car « réguler n’est pas diriger » (WARIN, 1996). Aussi la lecture des processus de construction de cette action collective suppose-t-elle que l’on identifie les modes de leadership qui se créent, se défont, se renouvellent, etc. pour produire des diagnostics partagés, des compromis, des consensus temporaires mais structurants. En cela, il est important de décoder la rhétorique liée à ces objets symboliques et les effets de style dans la performance langagière (Austin, 1970). Le leadership peut alors être abordé comme une question de style (HARIMAN, 1994; SCOTT, 2009) et de performance verbale ou scénique, de même que sa contestation, ce qui conduit également à analyser la grammaire des mobilisations et des mises en mythes de l’action légitime, en s’intéressant à leurs dimensions sémantiques et sémiotiques (CEFAÏ, 2001; SFEZ, 1992; SCOTT, 2009). Ce qui est inédit dans les formes d’action étudiées par les chercheurs de cet axe, c’est qu’elles relèvent d’un pilotage expert, à la fois à distance et sur le terrain, ainsi que d’une co-évaluation en continu des dispositifs avec les usagers.
2. Cadre théorique et problématique
Ce questionnement commun relève d’une interrogation classique en science politique sur les modes de production et de mise en œuvre de l’action publique et les transformations des groupes qui y participent ou en sont destinataires, dans leur composition comme dans leur représentation politique. Il porte, par conséquent, aussi sur les transformations contemporaines du modèle de gouvernement démocratique. Nos travaux relèvent d’une perspective d’analyse cognitive, sémantique et sémiologique. Dans leurs travaux personnels, les membres de l’axe s’attachent à étudier les formes d’argumentation et les types d’énonciation des normes impératives ainsi que des bonnes pratiques. Tous analysent comment les dispositifs publics, normatifs, déontologiques sont mis en mots. Ils décrivent les argumentaires mobilisés par les acteurs politiques, médiatiques, savants et intellectuels pour présenter leur action auprès des publics concernés. Ils examinent comment des dispositifs divers comme ceux de prospective, d’évaluation, de démarche-qualité, sont rendus acceptables par ceux auxquels ils s’appliquent. Cela permet de saisir les formes d’action développées pour modifier les représentations de l’impact de ces référentiels que se forgent tant ceux qui les promeuvent que les usagers.
Les opérations de recherches individuelles s’appuient sur des interrogations classiques posées en sociologie des politiques publiques (notamment dans le courant de l’analyse cognitive des politiques publiques) et celui de l’analyse des mises en récits et en mythes de l’action pour la rendre acceptable et assurer l’autorité de ceux qui la décident ou la mettent en œuvre. Pour ce faire les décideurs et les producteurs des représentations des référentiels cherchent à les légitimer par l’action, avec la visée de faire en sorte que les publics restent gouvernables voire de solliciter leur participation à l’action publique qui les concerne ou les touche. Les paradigmes et références des Sciences de l’Information et de la Communication (SIC), nous amènent à nous pencher de manière privilégiée sur l’angle collectif macro-social et à nous intéresser aux systèmes de communication et d’information qui peuvent avoir un effet sur les représentations collectives en médiatisant un dialogue permanent entre gouvernants et gouvernés. Ce dialogue doit respecter certaines règles éthiques et déontologiques en démocratie, et les médias doivent fournir aux citoyens une information respectant des normes de qualité. Pour s’en assurer et combattre les dérives, les sociétés mettent en place des organismes nationaux ou internationaux de contrôle et d’encadrement des pratiques. Etudier la communication entre les acteurs du champ politique consiste essentiellement à travailler sur des représentations, qu’il s’agisse de les saisir et de les mesurer (doxométrie), de les analyser (sociologie, sémiologie), d’en étudier le processus de construction et de transformation sous l’effet de l’information et de la communication dans les groupes (approche socio-cognitive). Nous nous situons ainsi dans la lignée des travaux interactionnistes (ethnométhodologie, GOFFMAN, GIDDENS, DE CERTEAU, etc.) où l’individuel (le cognitif) et le collectif sont analysés en propre et dans leur dynamique d’interaction. Les objets symboliques sont les clés de passage entre l’individuel et le collectif. Il s’agit en fin de compte d’analyser la dynamique entre les logiques d’acteurs et la rhétorique qu’ils mobilisent dans la mise en scène de leurs actions.
Dans ce contexte les orientations de recherche individuelles ou impliquant plusieurs chercheurs de l’axe s’inscrivent toutes dans ce même cadre de recherche et seront mises en perspective dans le cadre d’un séminaire de travail commun ouvert aux doctorants et aux étudiants des Master 2 recherche et professionnels dont les membres de l’axe sont responsables.
Modalités de travail, terrains et valorisation des résultats
Nous avons ainsi mis au jour des problématiques, des questionnements théoriques communs concernant des objets et des terrains assez variés. Ils concernent l’analyse des nouvelles normes de la régulation via la production de coalitions non plus de causes [Advocacy Coalition] mais de pratiques qui sont à la fois techniques et politiques. Celles-ci se développent notamment via de réseaux d’action pour diffuser les normes partagées et les représentations des problèmes publics ainsi que leurs recommandations, leurs préconisations, qui fixent les modèles négociés de bonne gouvernance. Sur cette base tous les membres de l’axe posent une même question centrale à leur propre objet de recherche. En quoi et comment les représentations des acteurs de l’action publique adéquate, que ces derniers cherchent collectivement à rendre acceptables, participent-elles à la normalisation et à la légitimation de l’action publique dans toutes ses phases de la formulation du problème et des solutions à leur application ?
1. Mode de travail
Les questionnements des uns et des autres sur les protocoles d’investigation empiriques adéquats pour aborder les objets étudiés, comme les choix méthodologiques deviennent un lieu de confrontation des modes d’appréhension et d’interprétation des processus de normalisation par les mots, de standardisation des représentations et des types de régulation de l’action. Le mode de travail sera donc collectif et nous pratiquerons la pluridisciplinarité au moyen d’un séminaire collectif de l’axe. Il consistera en alternance en des séances de lectures critiques de textes théoriques et de présentation des résultats du terrain de chaque opération de recherche portant sur les questions de styles d’action publique, de dispositifs et d’instruments de gouvernance et de leurs modes de mise en débat et en concertation publique. Chaque enseignant-chercheur de l’axe présentera sa boîte à outil et l’état d’avancement de son « terrain » au moins une fois par an.
La participation à ce séminaire sera obligatoire pour les doctorants en thèse sous la direction d’un des membres de l’axe (une quinzaine au total) car elle leur permettra d’avoir un cadre de travail bibliographique en progrès et actualisé et de débattre des nouveaux schémas théoriques mobilisables dans leur thèse avec d’autres personnes que leur encadrant.
L’assistance à ce séminaire sera aussi obligatoire pour les étudiants des parcours de Master 2 sous la responsabilité pédagogique de membres de l’axe envisageant de faire une thèse.
2. Un axe d’investigation partagé décliné sur différents terrains
Chacun des membres de l’équipe décline ce questionnement, cette orientation de recherche et cette interrogation principale sur ses terrains et dans ses opérations de recherche. C’est le cas pour les représentations de la pertinence du concept et des moyens à engager au nom du développement dit durable comme l’étudie Caroline GIRAN-SAMAT (MCF économie, HdR en cours en communication) dans le cadre de ce qu’elle dénomme « la gouvernance partagée de l’environnement » depuis le Grenelle de l’environnement. C’est aussi le cas de la rhétorique argumentative des juges des tribunaux en Amérique latine qui ont permis de juger en les condamnant à des peines réduites les paramilitaires collaborant avec la justice qu’étudie Sophie DAVIAUD (MCF en science politique). Elle analyse les figures de cette rhétorique judiciaire ainsi que leur traduction dans les politiques publiques scolaires et mémorielles. L’interrogation est aussi pertinente pour envisager les processus d’élaboration des normes techniques ou déontologiques en matière de médias qui sont co-construites par les acteurs publics nationaux et européens et les professionnels comme l’envisage Guy DROUOT (Professeur en sciences de la communication) à propos des avis des autorités de régulation des médias au niveau national et européen. La question est également valable en ce qui concerne les formes de l’acceptation des objets et procédures techniques qui peuvent aussi devenir des enjeux et des emblèmes dans l’action collective comme l’analyse Pascal Robert (professeur en sciences de l’information et de la communication).
Ce champ d’interrogation sur les représentations concerne également la notion de qualité de l’information à destination des citoyens ainsi que les discours sur les pratiques et les mythes, notamment celui de l’efficacité (Parina HASSANALY et Alain RUFINO, Professeurs en sciences de l’information et de la communication). Elle est aussi pertinente pour examiner la rhétorique de l’efficacité de l’évaluation (ex ante, en continu ou ex-post) de l’action publique et de la prospective, mobilisée en matière de communication publique territoriale (Roland RIZOULIERES, MCF en économie). De même elle est intéressante pour étudier les représentations sociales et imaginaires à l’œuvre dans les dispositifs de gestion des minorités culturelles, linguistiques, sociales, de genre, d’âge et d’origine géographique dans les Etats occidentaux. Car les formes de désignation et de caractérisation des minorités dans les discours publics des représentants des Etats nations et des organisations internationales contribuent à faire des minoritaires des citoyens de seconde zone dans les démocraties, le traitement public de ces groupes touchant les individus dans leurs rapports intimes avec leur propre corps et leur propre psyché comme l’étudie Hélène THOMAS (Professeur de science politique). Cette interrogation sur les formes de l’argumentation et les registres de justification (morale ou politique notamment) est aussi omniprésente concernant les dispositifs nationaux ou européens de lutte contre les maladies graves chroniques (diabète, Parkinson) et en particulier la maladie d’Alzheimer. Car les normes éthiques et médicales doivent être acceptées non seulement par les professionnels, mais également par les patients et leur entourage et les bonnes pratiques négociées entre professionnels (Anne MEYER-HEINE, MCF, HDR en droit public, Hélène THOMAS) C’est enfin dans la même perspective que Marie-Sophie DOUDET (Professeur agrégé en littérature française), propose une analyse des stratégies de mises en mots croisant rationalité et esthétique, arguments et émotion, qui orientent le discours politique et médiatique contemporain, tout en tissant de nouveaux rapports de domination.
Partenariats en cours Partenariats nationaux et européen : Parcs Nationaux de France, Fondation Médéric ALZHEIMER, MGEN, Ministère de la Santé, ARS PACA, CAF 13, CPCAM 13, CREAI PACA Corse, Secrétariat Général Affaires Régionales PACA, SFE, Fondation Joseph WRESINSKI, Fondation du roi BAUDOIN
Partenariats universitaires : Pôle Développement Durable et Territoires Méditerranéens Paul Cézanne
Faculté de médecine de la Timone, Université Aix-Marseille 2, Espace éthique méditerranéen, Réseau scientifique TERRA, départements d’anthropologie et de philosophie New School for Social Research (New York)